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mardi 13 décembre 2022

Attaquer la terre et le soleil - Mathieu Belezi

Par Ariane


Auteur : Mathieu Belezi

Titre : Attaquer la terre et le soleil

Genre : roman

Langue d’origine : français

Editeur : Le Tripode

Nombre de pages : 160p

Date de parution : septembre 2022

 

Mon avis :

Bien que plusieurs titres de Mathieu Belezi soient notés dans ma liste de livres à lire, il aura fallu 7 ans depuis ma dernière lecture, pour que je lise à nouveau cet auteur. Je gardais un excellent souvenir de son roman Un faux pas dans la vie d’Emma Picard. D’ailleurs, en relisant mon billet d’alors avant d’écrire celui-ci, j’ai été étonné d’avoir eu à l’époque un bémol. Je ne m’en souvenais absolument pas ! Cela n’était finalement pas important…

Comme des milliers d’autres attirés par la promesse d’une nouvelle vie, Séraphine a quitté la France avec son mari, leurs enfants, sa sœur et son beau-frère pour rejoindre une colonie agricole en Algérie. A peine débarqués, le rêve s’écroule. Les colons découvrent une terre aride et un soleil implacable, il faudra se battre chaque jour pour arracher de quoi subsister. Il y a la faim, les maladies, les bêtes sauvages et les rebelles. Le désespoir…

Pour permettre aux colons de s’installer en Algérie, les soldats ont pour mission de pacifier le pays. Un jeune soldat anonyme fait partie de l’une de ces troupes, guidées par un capitaine qui semble avoir perdu l’esprit et les entraîne dans une escalade de violence. Ils pillent, violent et tuent, sans remords ni émotion. Comme on entend dire qu’un chien qui a goûté au sang y aura pris goût, ces hommes semblent devenus des bêtes enragées.

Les voix de Séraphine et du jeune soldat s’alternent, dans une litanie de pensées et d’émotions brutes. Les phrases se bousculent comme les pensées dans leurs esprits, urgentes, oppressantes. Ce rythme de narration si particulier donne un souffle incroyable à ce roman et malgré l’horreur de certaines scènes qui prennent aux tripes, le texte est absolument sublime. C’est un roman qui se lit dans l’urgence, comme en apnée et dont on ressort bouleversé, horrifié, assommé…

Je n’attendrai pas 7 ans cette fois pour relire Mathieu Belezi !

 

Extrait :

« J’ai pleuré
je n’ai pas pu m’empêcher de pleure quand nous sommes arrivés et que nous avons vu la terre qu’il allait falloir travailler
sainte et sainte mère de Dieu »

« La France a pour mission divine de pacifier vos terres de barbarie, d’offrir à vos cervelles incultes les ors d’une culture millénaire ! Que ça vous plaise ou non ! Et ceux qui refusent notre main tendue seront renversés, écrasés, hachés menu par le fer de nos sabres et de nos baïonnettes ! »

« trois jours, j’ai dit, trois jours durant nous avons tous espéré un miracle, alors que ces trois jours n’ont servi qu’à renforcer les pouvoirs de la maladie que j’imaginais tapie comme une bête dans les parages de la palissade et qui, n’y tenant plus, a choisi le matin du quatrième jour pour se jeter sur nos familles, planter ses crocs dans nos chairs anémiées et dévorer nos pauvres vies »

mardi 18 avril 2023

Le petit roi - Mathieu Belezi

Par Ariane

Auteur : Mathieu Belezi

Titre : Le petit roi

Genre : roman

Langue d’origine : français

Editeur : Le Tripode

Nombre de pages : 128p

Date de parution : mars 2023

 

Mon avis :

Après la lecture de son dernier roman, qui me laisse encore maintenant un souvenir ébloui et bouleversé, je m’étais promis de relire rapidement Mathieu Belezi. Je ne m’attendais pas à trouver un roman récemment paru, si peu de temps après le précédent. Mais il s’agit en fait de la réédition de son premier roman, paru en 1998.  

Alors que Mathieu ne désire rien d’autre que rester à ses côtés, sa mère l’abandonne pour une durée indéterminée aux bons soins de son Papé, paysan taiseux et bienveillant. Dans cette ferme isolée au cœur de la Provence, au rythme des saisons, l’enfant étouffe de rage, de solitude et de tristesse.

Empêtré dans les pensées du jeune Mathieu, le lecteur se confronte à sa douleur d’enfant blessé, abandonné, aux réminiscences des scènes violentes entre ses parents dont il fut le spectateur impuissant, à sa colère qui se déchaîne toujours plus violemment, et se retrouve ainsi partagé entre empathie pour cet enfant en souffrance et répulsion devant sa cruauté. Mieux vaut que le lecteur soit prévenu, Mathieu évacue sa colère et sa frustration par des actes de violence envers des animaux ou un jeune garçon de sa classe. Certaines scènes prennent aux tripes et sont difficilement soutenables.

Ce sombre récit d’enfance est illuminé par la beauté et la douceur de quelques scènes. Il suffit d’un chocolat chaud, d’un cadeau de Noël inattendu, d’un moment partagé avec son Papé, pour voir ressurgir l’enfant derrière la brute et nous faire ressentir avec plus d’acuité l’ampleur de sa douleur, que rien ne peut combler.

La couverture, douce et délicate, est un leurre pourtant en harmonie avec la beauté et la poésie de l’écriture de Mathieu Belezi. Comme Baudelaire, il se fait alchimiste et transforme la laideur en beauté et nous offre un récit aussi sombre que sublime.  

Apparemment les éditions Le Tripode entreprennent de rééditer toute l’œuvre de l’auteur. Je me réjouis de cette nouvelle et serais au rendez-vous pour le prochain !

 

Extrait :

« La saillie des os de ce vieux visage, qui n'a jamais été jeune et dans mes convictions enfantes doit survivre cent ans, la tendresse de ces yeux lavés, de ces mains qui tremblent, comblent jour après jour le vide laissé par ceux qui m'oublient. »

« Le soleil me tourne autour, découpe sur les labours une ombre qui n’est pas mienne, que je viens d’inventer pour le besoin de me faire du mal. Les corbeaux posent un œil méfiant sur mes hardes, sautent sur leurs pattes, croassent, déploient de lourdes ailes pour retomber mollement un peu plus loin. Noirs sans nuance, dans le miroir de ce jour que la terre et le ciel illuminent, ils sont l’expression d’une douleur que je ne peux pas nommer. »

« Et je lutte une heure durant contre moi-même, chassant ce que je ne veux pas voir et encore moins entendre, et qui pourtant m'assaille et me torture, les mains de mon père et celles de ma mère, leurs bouches qui se haïssent au-dessus de moi, leurs corps qui ne s'aiment plus, tout ça, et le reste qui n'est pas plus drôle , leurs façons de m'amadouer, de me couvrir de cadeaux pour que je choisisse mon camp, pour que je dise oui à l'un et non à l'autre, alors que leurs sales manies de me laisser seul au milieu de l'arène ont conduit mes pas mal assurés d'enfant à l'abîme. »

 

 

jeudi 16 juillet 2015

Un faux pas dans la vie d'Emma Picard - Mathieu Belezi

Par Ariane



Auteur : Mathieu Belezi

Titre : Un faux pas dans la vie d’Emma Picard

Genre : roman

Langue d’origine : français

Editeur : Flammarion

Nombre de pages : 256p

Date de parution : janvier 2015

Présentation de l’éditeur :

Emma Picard et ses quatre enfants se sont installés entre Sidi Bel Abbes et Mascara à la fin des années 1860. Le gouvernement tentait de peupler l'Algérie récalcitrante et offrait aux colons des terres agricoles. L'auteur fait revivre cette période effroyable pour les colons pauvres confrontés à une avalanche de catastrophes naturelles.



Mon avis :

Dans ce long monologue Emma Picard raconte sa vie de colon en Algérie dans les années 1860. Un monologue qu’elle interrompt régulièrement pour s’adresser directement à son dernier fils malade. Elle raconte l’espoir d’une vie meilleure et la désillusion, elle raconte le travail harassant, la misère, la famine, la maladie, la nature hostile. Emma est une femme au bord de l’abîme qui a tout perdu. Raconter lui permet d’exorciser ces années de malheur, car l’Algérie ne lui aura offert que cela. C’est un texte bouleversant. L’alternance du discours d’Emma et ces interpellations à son fils donnent un texte rythmé. 

Emma est une mère avant tout. Elle est coupable selon elle. Coupable d'avoir cru en l'avenir, coupable d'avoir cru en une vie meilleure, coupable d'avoir provoqué le destin. Elle nous livre sa confession sans fard. 


J’ai tout de même un souci avec ce texte : les phrases se succèdent sans ponctuation (en tout cas sans point) ni majuscules. D’un côté je comprends que cela donne le rythme d’une litanie au texte. Mais tout de même, je n’en ai pas compris l’intérêt. C’est une mode ou quoi ? Au cours des derniers mois je crois en avoir lu au moins quatre. Si parfois cela semble en adéquation avec le narrateur (La couleur du lait de Leyshon Nell où la narratrice est une jeune domestique sachant à peine lire et écrire et qui écrit son histoire) dans d’autre cas comme dans Charlotte je n’en vois pas du tout l’intérêt.


J’ai par ailleurs aimé découvrir l’histoire de ces colons arrivés en Algérie un peu par hasard au cours du 19ème siècle. Des paysans, des travailleurs dans la misère à qui l’on faisait miroiter un avenir meilleur et qui sont partis des rêves pleins la tête pour se retrouver confrontés à une réalité bien différente de ce qu’ils avaient imaginé. A cette époque, l’Algérie est une terre française et on le ressent bien dans le texte de Mathieu Belezi, Emma ne côtoie que des colons et les Algériens sont au mieux employés par les Français et le plus souvent écartés dans la montagne et condamnés à une vie misérable. 


Un texte puissant et émouvant que je recommande.  



Extrait :

« j’espère que tu as fini par t’endormir, et que tu ne m’entends pas te raconter tout ça, mon pauvre fils, j’espère même que tu dors sur tes deux oreilles et que tu ne m’entends pas te déballer dans le détail l’histoire de notre aventure coloniale, comme si c’était vital pour moi de forcer ma nature et d’accepter le grand déballage de mes fautes, car fautes il y a

les grillons ont beau chercher à m’entortiller la mémoire en répétant la note têtue de leur rengaine nocturne au seuil de la porte qui marque la frontière entre eux et moi, ils ne sauraient me convaincre du contraire

oui fautes il y a, dans la mesure où je n’ai pas su comprendre que je n’avais rien à faire sur ces terres africaines, rien à conquérir, rien à construire, rien à espérer, surtout pas une vie meilleure, car l’Algérie était bien incapable de m’offrir quoi que ce soit

Léon, si je ne m’étais pas laissée berner par la France, vous seriez tous encore en vie et tous autour de moi, alors ne m’en veux pas de te raconter ce qui se raconte et ce qui ne se raconte pas dans la vie d’une femme, c’est l’heure de mon grand déballage

l’heure de forcer ma nature, de ravaler mes pudeurs, et de ne pas avoir peur d’être grossière si c’est nécessaire

mais j’espère quand même que tu ne m’entends pas te raconter tout ça, mon pauvre fils »

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