Par Ariane

Auteur :
John Steinbeck
Titre :
les raisins de la colère
Genre :
roman
Langue
d’origine : anglais (Etats-Unis)
Traducteur :
Marcel Duhamel
Editeur :
Folio Gallimard
Nombre de
pages : 640p
Date de
parution : 2009 (1ère parution 1939)
Mon avis :
Il y a des livres qui m’intimident. Autour desquels je
tourne pendant des années. Des livres qui sont de tels monuments littéraires,
que je n’ose me lancer dans l’aventure. Parmi ces livres, il y a ce roman de
John Steinbeck, considéré presque unanimement comme un chef d’œuvre, qui valut
à son auteur le prix Pulitzer en 1940 et classé 10ème sur la liste
des meilleurs romans de langue anglaise du XXème siècle, établie par la Modern
Library. Ce n’est pas rien. Pourtant, John Steinbeck est un auteur
particulièrement important pour moi. J’ai toujours aimé lire, mais c’est ma
rencontre avec son roman Des souris et
des hommes à l’adolescence qui m’a ouvert les portes de la littérature (je
ne remercierai jamais assez l’enseignante de 4ème qui avait inscrit
ce roman au programme des lectures imposées !).
Les éditions Gallimard ont récemment proposé une réédition
du roman dans une nouvelle traduction. J’en ai feuilleté quelques pages à la
librairie et après cela, je n’avais qu’une hâte, lire enfin ce roman ! Mais
je l’ai lu dans la version poche (et donc dans l’ancienne traduction) qui
patientait depuis des années dans ma PAL.
Dans les années 30, les répercussions de la crise économique
conjuguées à une série de sécheresses et de tempêtes de poussière provoquées
par la mécanisation de l’agriculture, poussent des milliers de métayers pauvres
sur les routes. Ils prennent la direction de la Californie, à la recherche d’une
vie meilleure.
Alors qu’il sort de prison, Tom Joad trouve sa famille sur
le départ. Tous prennent place à bord d’un vieux camion transportant tout ce qu’ils
ont pu emporter avec eux. Un long périple les attend, semé d’embuches, avant d’atteindre
enfin leur destination finale et de tenter de trouver de quoi subvenir à leurs
besoins.
Donc ça y est, je l’ai lu. Mais que dire maintenant ?
Que dire qui n’ait pas déjà été dit ? Que dire qui soit à la hauteur de ce
chef d’œuvre ? C’est une œuvre dramatique, bouleversante d’humanité, un
cri de révolte et de désespoir, portée par une énergie universelle. Portée
aussi par un personnage sublime. Man, le cœur de la famille, qui porte les
siens à bout de bras, mue par une détermination sans faille à sauver ceux qu’elle
aime. Un personnage solaire, puissant et profond. Evidemment, l’écriture de John
Steinbeck est magnifique. Qu’il décrive les paysages ravagés de l’Oklahoma ou
les terres fertiles de Californie, qu’il fasse parler ses personnages dans leur
langage familier ou nous partage leurs pensées intimes, qu’il se livre à des
réflexions philosophiques ou nous raconte une scène bouleversante. En parlant
de scène bouleversante, la scène finale du roman est d’une beauté absolue !
Mais le roman a également une portée documentaire. L’histoire
de la famille Joad est celle de milliers de fermiers américains et cet aspect est
confirmé par la structure du livre. Les chapitres romanesques sont entrecoupés courts
chapitres généraux consacrés aux aspects sociaux, économiques, historiques, …
Bref, je n’ai rien dit qui n’ai déjà été dit sur ce roman et
il y a tant de choses que j’aurais pu dire encore... Comme des milliers d’autres
lecteurs avant moi, je suis bouleversée par Les
raisins de la colère.
Extrait :
« Les femmes observaient les hommes, guettaient leurs
réactions, se demandant si cette fois ils allaient flancher. Et lorsque les
hommes s'attroupaient, la peur s'effaçait de leurs visages pour faire place à
la colère. Alors les femmes poussaient un soupir de soulagement, car elles
savaient que tout irait bien. Les hommes n'avaient pas flanché ; tant que leur
peur pouvait se muer en colère, ils ne flancheraient pas. »
« D'accord, s'écriaient les métayers, mais c'est notre
terre. C'est nous qui l'avons mesurée, qui l'avons défrichée. Nous y sommes
nés, nous nous y sommes fait tuer, nous y sommes morts. Quand même elle ne
serait plus bonne à rien, elle est toujours à nous. C'est ça qui fait qu'elle
est à nous... d'y être nés, d'y avoir travaillé, d'y être enterrés. C'est ça
qui donne le droit de propriété, non pas un papier avec des chiffres dessus. »
« S'il a besoin d'un million d'arpents pour se sentir
riche, à mon idée, c'est qu'il doit se sentir bougrement pauvre en dedans de
lui, et s'il est pauvre en dedans, c'est pas avec un million d'arpents qu'il se
sentira plus riche, et c'est p'têt' pour ça qu'il est déçu, c'est parce qu'il a
beau faire, il n'arrive pas à se sentir plus riche...J'entends riche comme
Madame Wilson, quand elle a donné sa tente pour Grand-Père qu'était en train de
mourir. »
« Quelqu'un qui a un couple de chevaux et qui leur fait
tirer la charrue ou la herse ou le rouleau, il ne lui viendrait pas à l'idée de
les chasser et de les envoyer crever de faim parce qu'il n'a plus de travail
pour eux.
Mais ça c'est des chevaux ; nous on est des hommes. »
« Je serai toujours là, partout, dans l'ombre. Partout
où tu porteras les yeux. Partout où y aura une bagarre pour que les gens
puissent avoir à manger, je serai là. Partout où il y aura un flic en train de passer
un type à tabac, je serai là. Si c'est comme Casy le sentait, eh ben dans les
cris des gens qui se mettent en colère parce qu'ils n'ont rien dans le ventre,
je serai là, et dans les rires des mioches qui ont faim et qui savent que la
soupe les attend, je serai là. Et quand les nôtres auront sur leurs tables ce
qu'ils auront planté et récolté, quand ils habiteront dans les maisons qu'ils
auront construites… eh ben, je serai là. Comprends-tu ? »
« Et quand un cheval a fini son travail et rentre dans
son écurie il reste encore de la vie, de la vitalité. Il reste une respiration
et une chaleur, des froissements de sabots dans la paille, des mâchoires
broyant le foin, et les oreilles et les yeux sont vivants. Il y a la chaleur de
la vie dans l’écurie, l’ardeur et l’odeur de la vie. Mais quand le moteur d’un
tracteur cesse de tourner, il est aussi mort que le minerai dont il sort. La
chaleur le quitte comme la chaleur animale quitte un cadavre. (…) Mais
l’homme-machine qui conduit un tracteur mort sur une terre qu’il ne connait
pas, qu’il n’aime pas, ne comprend que la chimie, et il méprise la terre et se
méprise lui-même. »
« Le conducteur était assis sur son siège de fer et il
était fier des lignes droites qu'il avait tracées sans que sa volonté fût
intervenue, fier du tracteur qu'il ne possédait ni n'aimait, fier de cette
puissance qu'il ne pouvait pas contrôler. Et quand cette récolte poussait et
était moissonnée, nul homme n'avait écrasé entre ses paumes les mottes chaudes
et n'en avait laissé couler la terre entre ses doigts. Personne n'avait touché
la graine, ni imploré ardemment sa croissance. Les hommes mangeaient ce qu'ils
n'avaient pas produit, rien ne les liait à leur pain. La terre accouchait avec
les fers et mourrait peu à peu sous le fer; car elle n'était ni aimée, ni haïe,
elle n'était l'objet ni de prières ni de malédictions. »