samedi 15 avril 2023

Les mangeurs de nuit - Marie Charrel

Par Ariane

Auteur : Marie Charrel

Titre : Les mangeurs de nuit

Genre : roman

Langue d’origine : français

Editeur : éditions de l’Observatoire

Nombre de pages : 304p

Date de parution : janvier 2023

 

Mon avis :

Bien que j'en ai peu de souvenirs précis, je me souviens avoir beaucoup aimé le premier roman de Marie Charrel, Les danseurs de l'aube. J'étais donc curieuse de découvrir ce second roman, d'autant plus qu’il aborde des thématiques qui m'intéressent particulièrement. Elle va en effet aborder l'histoire des nippo-canadiens et celle des populations autochtones, le tout sur fond de légendes amérindiennes ou japonaises et de nature writting.  

Au début des années 20, la jeune Aïka quitte son Japon natal pour rejoindre un fiancé qu’elle n’a jamais rencontré. Comme des milliers d’autres jeunes filles, elle est une picture bride, et pour la plupart d’entre elles, la désillusion sera rude. Kuma est un homme bon et rêveur, pas l’époux solide et aisé qu’elle avait espéré. De leur union naîtra Hannah.  

La petite fille grandit dans l’indifférence maternelle et la tendresse paternelle. Mais la population canadienne voit d’un mauvais œil ces immigrants accusés de tous les maux. L’entrée en guerre du Japon auprès de l’Allemagne nazie ne fera qu’exacerber le racisme ambiant, jusqu’à l’internement des nippons-canadiens dans des camps.  

Jack est Canadien, mais élevé par une Indienne, il a grandi au contact de la nature, bercé par les légendes autochtones. Si son statut de Canadien l’a protégé, ce n’est pas le cas de son demi-frère Mark, arraché très jeune à sa famille pour être christianisé de force. Jack est un creekwalker et vit en quasi autarcie dans la forêt avec pour seule compagnie ses chiens et ses livres.  

A travers ces trois personnages et leur histoire personnelle, Marie Charrel aborde trois épisodes passionnants et peu connus de l’histoire (quoique relativement présents depuis quelques années en littérature, je pense notamment à Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka sur les picture bride, Nous étions les ennemis de George Takei sur l’internement des nippons-américains ou Kill the indian in the child de Elise Fontenaille sur l’assimilation forcée des jeunes autochtones).  Elle aborde ces histoires lourdes et douloureuses, avec délicatesse et sensibilité. C’est un roman empli d’humanité, en ce qu’elle a de plus beau ou de plus terrifiant.

Adepte de nature writing, j’ai également été très sensible aux très belles descriptions de Marie Charrel, ainsi qu’au message écologique qu’elle porte. Un très joli roman que je recommande !  

 

Extrait :

« Un matin de pluie fine, Jack s’était levé et avait observé le ciel. Des nuages bas formaient une chape grise et opaque. Le vent d’est charriait des effluves d’algues pourrissant sur la batture. Il comprenait, enfin : l’obscurité ne tuait pas la lumière. Elle la révélait. Les souffrances et les deuils, les blessures que lui infligerait la vie, ses propres faiblesses et échecs ne rendraient que plus intense et précieuse encore l’étincelle qui brûlait en lui. Chaque cicatrice que l’existence laisserait sur sa peau lui rappellerait ce qu’il avait été. La profondeur de ce qu’il avait appris. L’importance de l’instant et du pardon. »

« Les histoires ! Elles errent dans le monde comme les akènes du pissenlit charriés par le vent. Elles se cognent à la canopée, brisent leurs petites ailes fragiles, beaucoup se perdent dans le désert où se noient dans l'océan, sauf si quelqu'un les sauve. Il faut les sauver ! Mais comment ? En laissant les histoires entrer en soi. Sais-tu ce qui se passe alors ? Elles te guérissent de l'intérieur, comme un médicament. Leurs ailes chatouillent un peu la première fois, mais on s'habitue. On accueille les histoires puis on les libère en les racontant, de façon à ce qu'elles réparent d'autres que soi. »

« Au lever il vient toujours ici, à l’avant de l’embarcation, pour humer l’heure matinale et faire corps avec cet entre-deux fugace, juste avant que l’aube ne jette son feu dans le ciel. Chaque onde émanant des flots le traverse avec douceur. Chaque murmure le frôle et l’emplit d’une façon qu’aucun mot ne saurait décrire.
Le soleil perle derrière la crête des montagnes. La forêt s’éveille. Jack l’écoute. Les bourdonnements des insectes, les craquements des troncs et les sifflements de feuilles brassées par le vent composent une symphonie dont il connaît la cohérence et la complexité. Il sait lorsqu’un déséquilibre la traverse. Il comprend ses mouvements, ses rythmes. Ses humeurs. Il entend lorsque la forêt saigne. »

mardi 11 avril 2023

Vie et mort de Joachim Gottschalk - Denis Rossano

Par Ariane


Auteur : Denis Rossano

Titre : Vie et mort de Joachim Gottschalk

Genre : roman

Langue d’origine : français

Editeur : Editions Alary

Nombre de pages : 380p

Date de parution : août 2022

 

Mon avis :

Denis Rossano est un journaliste spécialisé dans le cinéma et qui s'intéresse, semble-t-il, particulièrement au cinéma allemand sous le régime nazi. C'est en tout cas le thème commun de ce nouveau roman et de son précédent, Un père sans enfant. Dans ces romans, il s'intéresse à deux personnalités du théâtre et du cinéma allemand, deux artistes populaires, mais qui avaient le tort de ne pas se plier à la propagande imposée par les nazis et pire encore, d'être mariés à des femmes juives.  

Si Detlef Sierk (plus connu sous le nom de Douglas Srik), sujet de son premier roman, a fait très tôt le choix de quitter l'Allemagne et d'immigrer aux États-Unis, Joachim Gottschalk a décidé de rester. Je ne vais rien spoiler en racontant son histoire puisqu'elle est connue. Joachim Gottschalk était un acteur, de théâtre principalement, qui a commencé à percer au cinéma à la fin des années 30. Face à sa popularité grandissante, Goebbels, ministre de la propagande, tenait absolument à le plier au régime. Il lui a donc posé un ultimatum : pour pouvoir continuer à travailler, il devait divorcer. Gottshalk a refusé. Devant ce refus, Goebbels ordonna la déportation de Meta et de Michael, le fils du couple, et l’incorporation de Joachim dans la Wehrmacht. Avant leur arrestation par la Gestapo, Joachim et Meta se sont suicidés avec leur petit garçon.  

Cette histoire, Denis Rossano, nous la raconte à travers le regard d'un ami proche du couple (personnage imaginaire) interviewé par une journaliste près de 60 ans plus tard. Ce procédé permet de donner vie aux personnages, de les humaniser un peu plus, plutôt que de se contenter d'une biographie ou d'un récit un peu distancié.  

J'ai été très touchée par l’histoire de la famille Gottschalk. Joachim, Meta et Michael sont des visages parmi la multitude de ceux qui comme ont été victimes de ce régime absurde, violent et cruel. Ils ont été si nombreux à ne pas vouloir fuir, à ne pas croire que les choses iraient si loin, que leur pays ne pouvait pas les rejeter, à espérer que l'orage allait passer, que la folie nazie disparaîtrait aussi vite qu'elle était arrivée et qu’alors ils pourraient reprendre leur vie. Puis vint un moment où fuir n'était plus possible... Denis Rossano nous fait parfaitement ressentir l’état de tension permanente. On a déjà tant dit, tant écrit sur cette période, mais aucun récit n’est de trop...  

Denis Rossano, en s'intéressant à la vie artistique sous l'Allemagne nazie, nous offre un angle d'observation intéressant sur cette période. Entre résistance, compromission ou adhésion pleine et entière, les artistes allemands, comme leurs concitoyens, sont confrontés à un cas de conscience. D'autant plus que leur activité est utilisée, détournée, par le régime pour porter un message au peuple allemand.  

Ce fut donc une lecture passionnante sur le plan historique, porteuse également de questionnements et très émouvante. Bref je recommande ! 

samedi 8 avril 2023

Les vestiges du jour - Kazuo Ishiguro

Par Ariane

Auteur : Kazuo Ishiguro

Titre : Les vestiges du jour

Genre : roman

Langue d’origine : anglais

Traductrice : Sophie Mayoux

Editeur : Gallimard

Nombre de pages : 339p

Date de parution : mars 2010

 

Mon avis :

Incontestablement, Ishiguro est le plus britannique des Japonais. Ce roman, magnifiquement adapté au cinéma par James Ivory, avec dans les rôles principaux Anthony Hopkins et Emma Thompson, mêle habilement l’ambiance des romans anglais et la délicatesse de la littérature japonaise. 

Stevens est majordome, un majordome anglais à l’ancienne, digne, consciencieux et totalement dévoué à la famille qu’il sert. Après avoir servi Lord Darlington pendant la plus grande partie de sa vie, il est désormais attaché au service du richissime américain qui a racheté Darlington Hall. Sur les conseils de son nouvel employeur et pour la première fois de sa vie, Stevens prend quelques jours de congé. Un voyage en voiture vers le sud du pays, à la rencontre de Miss Kenton, l’ancienne intendante de la demeure. Quelques jours pour se replonger dans ses souvenirs, du temps de la grandeur de la maison, des réceptions fastueuses et d’une relation faite de heurts et de complicité.  

Alternant entre passé et présent, cette immersion dans les réflexions et les souvenirs de Stevens, nous permet de découvrir un homme qui a consacré sa vie à servir au point d'oublier de vivre. C'est un portrait extrêmement touchant, empreint de nostalgie. Nostalgie aussi d'une époque sur le point de disparaître.  

Je lis pour la première fois Ishiguro et je reste sous le charme de la perfection, de la minutie, de la subtilité de cette écriture. Chaque mot, chaque phrase, parfaitement ciselé, un véritable travail d'orfèvre. C'est un roman au rythme lent, aussi feutré que les pas des domestiques dans les couloirs d'une grande demeure, sans aventures ni rebondissements, mais au charme indéniable.  

 

Extrait :

« Les grands majordomes sont grands parce qu'ils ont la capacité d'habiter leur rôle professionnel, et de l'habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume : il ne laissera ni des malfaiteurs ni les circonstances le lui arracher sous les yeux du public ; il s'en défera au moment où il désirera le faire, et uniquement à ce moment, c'est-à-dire, invariablement, lorsqu'il se trouvera entièrement seul. C'est, je l'ai déjà dit, une question de "dignité". »