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mardi 23 février 2021

Un bref instant de splendeur - Ocean Vuong

Par Ariane


Auteur : Ocean Vuong

Titre : Un bref instant de splendeur

Genre : roman

Langue d’origine : Marguerite Capelle

Editeur : Gallimard

Nombre de pages : 304p

Date de parution : janvier 2021

 

Mon avis :

Ce roman, récit plutôt, est une longue lettre que l’auteur adresse à sa mère. Une lettre qui ne sera jamais lue, car celle-ci ne sait ni lire ni parler anglais. Rose est née au Vietnam, d’une mère vietnamienne et d’un soldat américain. Si claire de peau qu’elle passe pour une blanche jusqu’à ce qu’elle baragouine quelques mots. Son fils, surnommé Little Dog, arrivé enfant aux Etats-Unis porte un regard lucide et sensible sur sa famille.

C’est une mise à nu totale, dans laquelle le jeune homme déroule leur histoire marquée par la violence de cette mère aimante mais traumatisée par un passé trop lourd à porter. Il raconte son enfance et son adolescence, la quête d’identité de celui qui grandit entre deux cultures, deux langues. Mais aussi l’apprentissage du désir et de la sexualité.

A la fois cru et poétique, délicat et brutal, ce texte cathartique révèle passages magnifiques, où la langue s’envole et touche le lecteur en plein cœur. Quelques mots d’une perfection absolue. Des scènes touchant au sublime.

Mais pourtant… Malgré cette beauté de l’écriture, malgré ces passages incroyables, malgré la sincérité du propos, je suis loin du coup de cœur. Pourquoi ? Difficile à dire, mais j’ai eu le sentiment d’un texte trop recherché, trop réfléchi. Un projet littéraire, qui bien qu’intimiste, fait parfois penser à un exercice de style.

 

Extrait :

« Je repense à la liberté, et que le moment où le veau est le plus libre est celui où la cage s'ouvre, et où on le conduit au camion pour l'abattre. »

« J'avais envie de pleurer mais je ne savais pas encore le faire en anglais. Alors je n'ai rien fait. »

« En vietnamien, on utilise le même mot pour dire que quelqu'un nous manque ou que vous vous souvenez de lui : nhớ. Parfois, quand tu me demandes au téléphone : Có nhớ mẹ không? je tressaille, croyant que tu as voulu dire : Tu te souviens de moi ?
Tu me manques davantage que je ne me souviens de toi. »

« Si la vie d'un individu, comparée à l'histoire de notre planète, est infiniment courte, un battement de cils, comme on dit, alors être magnifique, même du jour de votre naissance au jour de votre mort, c'est ne connaître qu'un bref instant de splendeur. »

« Petite fille, tu as regardé, depuis une bananeraie, ton école s'écrouler après une attaque américaine au napalm. À cinq ans, tu n'as plus jamais remis les pieds dans une salle de classe. Notre langue maternelle n'a donc rien d'une mère : c'est une orpheline. Notre vietnamien est une capsule temporelle, qui marque la fin de ton éducation, réduite en cendres. Maman, s'exprimer dans notre langue maternelle, c'est parler seulement partiellement en vietnamien, mais entièrement en guerre. »

« Ils voudront que tu réussisses, mais jamais davantage qu’eux. Ils écriront leurs noms sur ta laisse et diront que tu es nécessaire, que tu es important. »

« Est-ce que c’est ça, l’art. Etre touché en croyant que ce que l’on ressent nous appartient, alors qu’en fin de compte, c’est quelqu’un d’autre, qui par son désir, nous atteint ? »


mardi 10 septembre 2019

Les collines d'eucalyptus - Duong Thu Huong

Par Ariane



Auteur : Duong Thu Huong

Titre : Les collines d’eucalyptus

Genre : roman

Langue d’origine : vietnamien

Traductrice : Phuong Dang Tran

Nombre de pages : 792p

Date de parution : janvier 2014

Présentation de l’éditeur :

Derrière les barreaux de sa prison, Thanh contemple les derniers lambeaux de brume sur la paroi rocheuse qui lui tient désormais lieu d’horizon. Il a été condamné aux travaux forcés.
Parce que ce jeune homme sans histoire, excellent élève et fils modèle, a découvert très tôt son homosexualité et qu’il lui a paru insurmontable de l’avouer à ses parents, son destin a basculé. Comment il est tombé sous la coupe d’un mauvais garçon avec qui il a fui sa ville natale et comment il s’est retrouvé piégé, c’est le fatal et poignant engrenage que Duong Thu Huong met en scène.
Thanh est désespérément seul pour cette descente dans les cercles de son enfer intime. Il ne peut confier à personne les affres de sa relation avec son compagnon qui, en parfait manipulateur, joue de l’attirance physique qu’il exerce pour vivre à ses crochets. Honteux de sa faiblesse et de sa lâcheté, Thanh se garde bien de demander conseil à Tiên Lai, l’homme mûr en qui il a pourtant le sentiment d’avoir rencontré un alter ego.
À Dalat où ils végètent comme ramasseurs de balles sur des cours de tennis, Thanh n’a pas la force d'éconduire son mauvais génie. Il s'enfuit en vain à Saigon, croyant trouver refuge dans l'anonymat de la métropole.
Si l’issue de cette sombre liaison est bien fatale, Duong Thu Huong écrit pourtant un roman de la rédemption. Son jeune héros, dont les tribulations lui donnent la matière d'une vertigineuse plongée dans le Vietnam de la fin des années 80, ne finira pas au bagne.
Les Collines d'eucalyptus est une somptueuse variation sur le thème du retour de l’enfant prodigue, un roman éclairé par la compassion et l'intelligence humaine qu'un écrivain au sommet de son talent témoigne à ses personnages.



Mon avis :

Plus de deux ans déjà depuis ma dernière lecture de Duong Thu Huong. Pourquoi attendre aussi longtemps avant de retrouver une autrice dont chaque lecture m’a enchantée ?

Ici elle nous raconte l’histoire de Thanh. Fils adoré d’une famille aimante, il a fugué brusquement à l’âge de 16 ans et disparu sans donner de nouvelles. Par crainte que ses parents n’acceptent pas son homosexualité, il s’est enfui avec son amant. Difficile d’imaginer couple plus mal assorti ! Phu Vuong est un voyou, pas un de ces voyous au grand cœur que l’on rencontre parfois en littérature, mais un garçon manipulateur, cynique et mesquin. L’issue de cette relation nous la connaissons dès les premières pages du roman. Thanh est en prison, condamné à vingt-cinq ans de travaux forcés pour meurtre.

Thanh nous l’avions déjà rencontré dans Sanctuaire du cœur. C’est donc une variation sur ce sujet que nous propose Duong Thu Huong, en imaginant un autre destin au jeune homme, une nouvelle cause à sa fugue. J’ai vraiment préféré cette version de l’histoire, du personnage. Thanh est un personnage touchant, que nous suivons de son enfance heureuse jusqu’en prison. Avec lui toute une galerie de personnages, attachants ou détestables, des tranches de vie joyeuses ou tragiques.

Une nouvelle fois, Duong Thu Huong fait vivre le Vietnam pour son lecteur : les paysages, les costumes, les parfums et la cuisine, sous sa plume, tout est là, on y croit, on y est ! Elle sait nous montrer tous les paradoxes de ce pays, entre traditions et modernité.

Portrait d’une société en pleine mutation et récit d’une vie, porté par une écriture vivante et poétique : c’est parfait ! Les quelques 800 pages se lisent sans que l’on s’en rende compte et c’est avec regret que l’on quitte Thanh.



Extrait :

« Des lambeaux de brouillard stagnent encore au-delà de la faille rocheuse, alors que les premiers rayons du soleil effleurent déjà la cime des arbres de ce côté-ci. Soudain, tel un filet de fumée, la brume monte au ciel et se fond dans les nuages, les métamorphosant en gigantesques boules de coton. Le paysage se transforme, fantastique. La nature semble une vaste scène de théâtre qu’envahiraient les fumées et la neige artificielle produites par des engins modernes.
Ce n’est pas un théâtre, c’est le bagne. »


samedi 6 mai 2017

Itinéraire d'enfance - Duong Thu Huong

Par Ariane



Auteur : Duong Thu Huong

Titre : Itinéraire d’enfance

Genre : roman

Langue d’origine : vietnamien

Traducteur : Phuong Dang Tran

Editeur : Sabine Wespieser

Nombre de pages : 384p

Date de parution : mai 2007

Présentation de l’éditeur :

Paru en 1985 au Viêtnam, alors que la publication des livres de Duong Thu Huong y était encore autorisée, ce roman de formation remporta un énorme succès. Il est pour la première fois traduit en français.
Duong Thu Huong y évoque les tribulations d’une gamine espiègle et entreprenante à la fin des années cinquante. Bê a douze ans, sa vie dans le bourg de Rêu s'organise entre sa mère, ses amis, ses voisins et ses professeurs. Son père, soldat, est en garnison à la frontière nord. Mais parce que son caractère est déjà bien trempé et qu'elle ne supporte pas l'injustice, elle prend la défense d'une de ses camarades abusée par un professeur, et se voit brutalement exclue de l’école. Révoltée, elle s'enfuit de chez elle, avec sa meilleure amie, pour rejoindre son père.
Commence alors un étonnant périple : les deux adolescentes, livrées à elles-mêmes, sans un sou en poche, voyagent en train, à pied ou en autobus, à travers les montagnes du nord, peuplées par les minorités ethniques. Elles finiront par arriver à destination, après des aventures palpitantes et souvent cocasses : Bê la meneuse, non contente d'avoir travaillé dans une auberge avec son amie, tué le cochon, participé à la chasse au tigre, va également confondre un sorcier charlatan et jouer les infirmières de fortune.
Au fil des mois et des rencontres, l'adolescente grandit, mûrit, et fait l'apprentissage de la liberté. Duong Thu Huong avoue avoir donné beaucoup d'elle-même à son héroïne...
C’est un véritable roman d'éducation que ce livre limpide et captivant qui, dans un festival de sons, d'odeurs, de couleurs et de paysages, dépeint la réalité du Viêtnam après la guerre contre les Français.



Mon avis :

Je n’ai jamais été particulièrement attirée par les pays asiatiques, mais à chaque lecture, Duong Thu Huong me donne envie de découvrir son pays.

Ce roman nous raconte l’histoire de Bê. Ou plutôt c’est elle qui nous raconte son histoire. Cette enfant de douze ans, futée et au caractère affirmé, vit avec sa mère dans un petit village. Son père, soldat, est en garnison au loin et ne revient que rarement en permission voir sa famille. Le quotidien de Bê se déroule paisiblement aux côtés de sa mère, de sa meilleure amie Loan et de ses camarades et professeurs d’école. Deux enseignants occupent une place particulière dans le cœur de Bê, Père Thê, qui en l’absence du père de la petite fille fait office de figure paternelle et son professeur de sport. Malheureusement, celui-ci quitte l’école et son remplaçant n’est vraiment pas à la hauteur. Rapidement Bê entre en conflit avec lui et se retrouve renvoyée de l’école. Humiliée et honteuse, la fillette décide de partir rejoindre son père et c’est accompagnée de son amie Loan qu’elle prend la route.

Ce roman raconte donc deux périodes de la vie de Bê. Tout d’abord, sa vie quotidienne au village et à l’école, ses relations avec sa mère et ses enseignants, et le conflit avec le nouveau professeur de sport. Dans la deuxième partie, Bê a quitté son village et fait route vers son père. Durant son voyage elle fait de nombreuses rencontres, bonnes ou mauvaises, qui auront une influence décisive sur sa vie. C’est un joli récit d’apprentissage.

Bê est une sorte de Fifi brin d’acier vietnamienne, une gamine intelligente et espiègle, brave et sensible. Elle est très attachante cette petite fille. On pourrait reprocher aux personnages d’être trop manichéens. Ils sont soient très bons soit très mauvais. Mais ils sont décrits du point de vue d’une fillette de douze ans dont la vision du monde manque de nuances.

C’est surtout une véritable immersion au Vietnam. Les nombreuses descriptions culinaires qui émaillent le récit m’ont mis l’eau à la bouche ! Le roman décrit avec justesse la vie quotidienne dans le Vietnam de l’après-guerre et l’influence du communisme dans le quotidien des habitants. Mais à travers la figure de Bê, cette enfant révoltée contre un système injuste, c’est un véritable appel à la liberté individuelle, à la résistance.

C’est un roman très court, mais qui ne manque toutefois pas de personnalité. Il s’agit du premier roman de Duong Thu Huong dans l’ordre d’écriture, et si le récit est un peu moins profond que ses romans suivants, cela peut aussi s’expliquer par la jeunesse de la narratrice, ou par le court format choisi par l’auteur.

Ce fut donc à nouveau une excellente lecture de Duong Thu Huong, dont la plume délicate et poétique me ravit à chaque fois.



Extrait :

"Vous souvenez-vous de ces pluies? Elles sont belles car elles ne ressemblent pas à de la pluie mais plutôt à des cascades argentées. La ville étincelle de fils de soie ondoyant sous les rayons du soleil."

L'avis d'Hélène